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En Afrique subsaharienne, le secteur du livre lourdement impacté par la pandémie

Marie Michèle Razafintsalama est éditrice à Madagascar. Avec la crise née de l’épidémie due au coronavirus, sa maison, les éditions Jeunes Malgaches, a perdu 65 % de son chiffre d’affaires. « J’ai pris la décision de fermer l’entreprise en juin si l’Etat reconduit le confinement car nous ne pourrons plus travailler », annonce-t-elle. L’inaction du gouvernement augmente son inquiétude. L’Etat malgache a en effet rejeté un plan de sauvegarde économique proposé par le secteur privé, qui prévoyait notamment des prêts à taux d’intérêt bas. L’éditrice a sollicité l’aide du ministère de la culture, suggérant des commandes publiques, ou le paiement des factures de livres en cours d’impression. En vain.

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Les difficultés de Mme Razafintsalama sont emblématiques de ce que traverse le secteur du livre en Afrique subsaharienne à l’heure de la pandémie. Tous les maillons de la chaîne ont été lourdement impactés. Premières touchées, les librairies ont été nombreuses à devoir réduire leurs horaires d’ouverture du fait des politiques de confinement ou de restriction de mouvements, comme l’a souligné un bilan établi début avril par l’Association internationale des libraires francophones (AILF).

Salons et festivals annulés

L’AILF réunit une centaine de librairies dans soixante pays. Certaines d’entre elles, comme la librairie Ikirezi à Kigali ou la librairie Mercury au Burkina Faso, ont dû fermer au bout de quinze jours de très faible activité. Toutes s’inquiétaient de l’après-confinement : comment résister en l’absence d’aides locales pour le secteur culturel ou de protection sociale ? Et l’AILF de conclure qu’une catastrophe était à prévoir à moins d’une mobilisation collective de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), des Instituts français et des gouvernements locaux.

La baisse d’activité des points de vente de livres a évidemment pesé sur les éditeurs indépendants du continent qui ont par ailleurs souffert de l’annulation des salons et autres festivals dans leur pays et à l’étranger. Un autre sujet d’angoisse est la fermeture des établissements d’enseignement. Les éditeurs du continent dépendent énormément de l’achat de livres scolaires, comme le rappelle Anges Félix Ndakpri, le président de l’Association des éditeurs de Côte d’Ivoire (Assedi) qui regroupe vingt-cinq éditeurs du pays. Dès les premiers cas signalés en Côte d’Ivoire, l’Etat a fermé les écoles et les universités. « Le livre scolaire représente 70 % du marché de l’édition, qui pèse 20 milliards de francs CFA [environ 3 millions d’euros]. La chaîne du livre en Côte d’Ivoire est sinistrée », prévient-il.

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Anticipant des pertes abyssales, les éditeurs ont reporté la publication de nouveaux ouvrages. Ils n’ont pas encore mis la clé sous la porte, mais certains ont dû libérer leurs locaux, faute de pouvoir s’acquitter de leur loyer. Si les éditeurs ivoiriens peuvent bénéficier des mesures d’assistance prévues par l’Etat pour les PME, ces dernières ne sont pas suffisantes selon l’Assedi, qui réclame une aide spécifique pour les professionnels du livre. Ainsi, le 27 avril, les éditeurs ont rencontré Raymonde Goudou Coffie, la ministre ivoirienne de la culture et de la francophonie, pour lui présenter un plan de sauvegarde économique pour le secteur et demander la mise en place d’un fonds d’aide pérenne pour l’édition.

« Le Sénégal dispose d’un tel fonds depuis longtemps, et prévoit de l’augmenter pour faire face à la crise, explique M. Ndakpri. Nous pensons que c’est le moment pour le gouvernement de faire des efforts pour créer la même chose ici, en Côte d’Ivoire. Comme je l’ai expliqué à la Madame la Ministre, le livre n’est pas un bien comme les autres, c’est un bien culturel et social qui contribue à l’essor de toute une nation. La santé et l’éducation sont les secteurs les plus ébranlés par la crise. Cela doit nous exhorter à revoir nos modèles économiques et sociaux. »

« Absence criante »

La crise actuelle vient donc souligner l’« absence criante » de politiques publiques du livre en Afrique subsaharienne comme le rappelle l’Alliance internationale des éditeurs indépendants (AIEI) dans une tribune.

Longtemps dominé par les maisons d’édition d’Etat ou étrangères, le secteur du livre sur le continent africain s’est structuré et développé depuis les années 1990, avec la création d’un grand nombre de maisons d’éditions indépendantes. Les éditeurs, qui publient aussi bien des livres scolaires que des romans, des essais et de la BD, se regroupent en associations, organisent des salons du livre, des foires et des formations. « Et ce, bien souvent, en l’absence de politiques publiques du livre », précise Laurence Hugues, la présidente de l’AIEI.

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Une cartographie élaborée par l’association vient appuyer ses dires. Elle répertorie les politiques culturelles, les droits d’auteur, les taxes sur les livres, ou encore les aides à la création et à l’édition en Amérique latine et dans treize pays d’Afrique subsaharienne. Conçue comme un outil de plaidoyer pour les éditeurs auprès de leur gouvernement, elle a été envoyée à l’Unesco et à l’OIF. Dans l’attente d’une réponse globale.

Gladys Marivat(collaboratrice du “Monde des livres”)

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